Journée d’étude de la CIRI. 11 mars 2017. Emilio Platti. « Quand on enseigne le mépris de l’autre »

Journée d’étude de la CIRI. 11 mars 2017. Emilio Platti.

« Quand on enseigne le mépris de l’autre »

Puisque tout le monde a lu mon petit bouquin « Islamisme », je vais commencer par autre chose.

Vous êtes très probablement nombreux à avoir pris connaissance du livre des écrivains et cinéastes Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, Jésus selon Mahomet. C’est un livre qui accompagne la série réalisée pour Arte. Le livre contient des références à de nombreux auteurs, parmi lesquels des savants de premier plan ; mais ce sont les journalistes qui ont rassemblé leurs notes, suite à des interviews. Cette manière de procéder permet d’excellents résultats, mais manque de cohésion, et surtout, comme le dit dans sa recension notre confrère Adrien Candiard du Caire, « l’étude… ne nous donne pas la clef du véritable islam, qui n’appartient qu’aux musulmans » ; il veut dire par là que manque le vécu d’une foi authentique, qui leur aurait donné la clef pour comprendre… Ainsi, s’ils avaient eu le sens de ce vécu, ils n’auraient jamais attribué à un musulman, tel que le premier philosophe arabe, Abû Ishâq al-Kindî, mort à Bagdad en 873, des phrases d’un autre al-Kindî, ‘Abd al-Masîh, qui démolit en quelques lignes le caractère divin du Coran. Et ce n’est pas là la seule erreur grossière de ce livre dans le domaine de l’islamologie. Ils attribuent en effet au musulman al-Kindi d’être comparable à Diderot, pour la liberté de son langage, pour avoir dit que « dans ce livre, les récits sont assemblés n’importe comment et entremêlés ; c’est une évidence  que diverses mains – et nombreuses – s’y sont mises et ont créé des incohérences, ajoutant ou enlevant ce qui leur plaisait ou déplaisait. Est-ce donc les conditions d’une Révélation envoyée du Ciel ? (…) ». Les auteurs s’alignent là à une thèse révisionniste désormais dépassée par la découverte des plus anciens manuscrits du Coran. Et on sent évidemment l’interprétation des journalistes dans la référence à Diderot : voilà l’Islam des Lumières au neuvième siècle ! Mais que dire ensuite de la citation suivante ? « Montrez-moi une preuve… qui certifie la mission de votre maître Mahomet et prouve qu’il commit ses massacres et ses pillages sur ordre divin ». Là, il s’agit d’une bourde énorme, totalement impardonnable, car si on se réfère au grand spécialiste du Coran qu’est Andrew Rippin, dont ils reprennent le texte et qu’ils mentionnent en note, on s’aperçoit que celui-ci sait très bien et l’exprime clairement,  que l’auteur de cette phrase n’est pas un al-Kindî musulman, mais un acerbe polémiste chrétien des années 825, auteur d’une Apologie que les thomistes connaissent bien, grâce à sa traduction latine médiévale.

Si les auteurs avaient eu quelque peu le sens du vécu de la foi musulmane se rapportant au Coran et au Prophète, ils auraient relu leurs notes et se seraient rendu compte de l’incongruité stupide des pages 214 et 215. Mais voilà, ils avaient en tête les Lumières !

 

Essayons, pour notre part, et humblement, de toucher de plus près le vécu de la foi du musulman que les médias n’arrivent souvent pas à cerner, parce qu’ils ont des idées a priori en tête qu’ils veulent faire passer. Je voudrais, par exemple, essayer de comprendre le cri de cœur tel que « al-hamdu li-llâh – que Dieu soit loué », qui, maintes fois, m’a surpris, et plus tard, – quand j’ai compris – bouleversé.

Souvent, le soir, sur YouTube, je suis au pas les soldats irakiens qui s’enfoncent dans la ville de Mossoul, dernier refuge de Daesh au Nord de l’Iraq. Le blindé où se trouve la caméra, passe au milieu d’une foule de rescapés, beaucoup d’enfants, des femmes en noir, tous à pied, parfois même pieds nus, portant un baluchon ou un bébé sur les bras ; et puis un vieillard qui s’arrête, en pleurs, témoigne de grenades qui ont dévasté son quartier, des proches qui sont morts là, près de lui. Il s’arrête… et termine en disant « al-hamdu li-llâh – que Dieu soit loué ». Comment est-ce possible ?

Il y eut au Caire Mahmoud, qui vit son fils de 25 ans, Bilal, s’éteindre devant lui, sur le brancard de l’hôpital, et qui ne cessait de répéter devant son épouse et ses proches « al-hamdu li-llâh – que Dieu soit loué »…

Un musulman, au comble de la douleur, ne désespère pas : la foi au salut ultime, qui est une grâce divine, est inébranlable. C’est comme un rocher qui résiste à n’importe quelle tempête.  Le Hadîth sacré – qudsî – ne dit-il pas que Dieu lui-même demanda aux anges ce qu’avait dit un croyant quand son enfant lui fut arraché, et que celui-ci n’eut qu’une seule parole à la bouche « al-hamdu li-llâh – que Dieu soit loué » ? Ce n’est pas du tout fatalisme, mais la perception de la vie humaine tendue positivement vers Dieu : Innâ li-llâhi wa-innâ ilayhi râji‘ûna (Coran 2 :156) : « Nous sommes à Dieu et vers Lui nous retournons ».

Dans la feuille des dominicains de Paris de 2016, j’aborde une autre formule dans ce qu’elle peut exprimer de confiance en se remettant à Dieu :

Un jour, au Caire, près de la Darrâsa, je m’engouffre dans une ruelle où je lis un message accolé au mur d’une petite mosquée : ‘ Ahmad, fils de ‘Abd al-Salâm, le vendeur de pain, est accueilli dans la miséricorde de Dieu – Nous sommes à Dieu et vers Lui nous retournons’). Plus loin, dans une impasse, je ne peux continuer : les femmes pleureuses gesticulent, elles crient, les copains d’Ahmad ont les larmes aux yeux. Je m’assieds avec les vieux le long du mur. Soudain, d’une porte jaillit le cercueil ; j’aperçois le linceul qui enveloppe le jeune homme. L’émotion est à son comble. Mais en silence, les hommes s’avancent et se fraient un chemin avec le cercueil ; c’est alors que jaillit le Allâhu akbar : « Nous sommes dépourvus ; à Dieu, qui dépasse toute mesure, nous remettons Ahmad ! ». Tout est dit en deux mots. Les cris s’apaisent. Les chrétiens, eux aussi, ne prient-ils pas pour leurs frères et sœurs défunts : « Reçois-les dans ta lumière, auprès de toi, ô Seigneur » ? Comment rendre compte du fait que le cri du jahidiste coupeur de têtes est une aberration perverse si on n’a pas vécu de la part du croyant musulman l’humanité authentique de son espérance ?

C’est là que je comprends le professeur de l’Université de Surabaya en Indonésie qui décrit le militantisme islamiste comme « a tragic misunderstanding of Islam », une méprise tragique de ce qu’est l’islam…

 

Voilà donc où commence mon analyse de l’islamisme : cela ne peut être l’islam ! Alors que les militants crient haut et fort que, justement, ce sont eux les vrais musulmans, et que leur interprétation casuistique est la seule valable. N’ai-je pas vu sur la place Tahrir en juillet 2011 le drapeau qu’a aussi adopté Daesh, et qui est, tout simplement, la shahâda, la profession de foi ? Pour eux, cette profession de foi ne peut signifier qu’une chose : que la société musulmane, et tout être humain qui veut obéir à Dieu, adopte leur interprétation de la Sharî‘a comme seule et unique source de légitimité. Un seul mode de vie s’impose donc à tout être humain. Et celui qui ne s’y conforme pas n’a plus le droit de se dire civilisé !

Comme l’affirme crument l’idéologue frère musulman Sayyid Qutb, condamné à mort sous Nasser en 1966, il n’y a que deux sortes de civilisations, celle qui se soumet à la souveraineté législative de Dieu, et toutes celles qui en diffèrent ; même parmi ceux  qui se disent musulmans, mais n’adoptent pas les règles de vie rigoureuses de leur Sharî‘a, même s’ils accomplissent les rites de la prière, du jeûne et du pèlerinage. Ce sont des ignorants vivant dans l’ignorance – jâhiliyya – de la façon d’être humain que Dieu impose. D’après Qutb, il ne peut y avoir d’humanité diversifiée, ou de communauté musulmane plurielle, telle qu’elle existe encore, qu’on soit sunnite, shiite, duodécimain ou septimain, zaydite, alawite, alévite ou ibadite. Le seul critère d’identité musulmane, c’est le formalisme rigoureux de leur pratique.

Or, pour rendre la société civilisée, comme le dit Qutb, il faut combattre, non pas défensivement, mais agressivement. Car pour lui il s’agit d’un combat de libération des servitudes terrestres imposées par des êtres humains qui s’arrogent pour eux-mêmes les attributs divins de souveraineté et de légitimité. C’est un combat sans concessions, entre les valeurs humaines de l’islam et les non-valeurs de la jâhiliyya, représentée par des groupes financiers, nationalistes ou racistes, des idéologies d’un pouvoir séculier, ou des individus ambitieux et avides de pouvoir. Les deux manières de concevoir la société ne peuvent coexister. Seule la souveraineté de Dieu peut libérer l’homme de tout cela. Et cette libération de l’homme est au prix du jihadisme. Dieu n’a pas attribué à quelque être humain que ce soit un pouvoir délégué, une forme de subsidiarité, comme le disent des chrétiens lisant la Bible, ou certains musulmans renvoyant au califat humain du Coran 2 :30 : « … Ton Seigneur dit aux anges : ‘Je vais établir un lieutenant – khalîfa – sur terre’ ».

Pour Sayyid Qutb, les prophètes ont simplement transmis, par le message proclamé (le Coran et la Tawrât par Muhammad et Moïse) et leur mode de vie (la Sunna), la Loi divine qui entend libérer toute l’humanité du joug oppresseur des ambitions politiques d’où qu’elles viennent. Notre premier Ministre Charles Michel l’a bien compris quand il affirma à la télé, dans une formule assez ambigüe, que « Dieu n’est pas au-dessus de la Loi Belge ». Mais on se rend compte combien l’idée d’une libération radicale de tout ce qui est corrompu peut attirer des esprits au jihâd purificateur, dans un contexte mondial où la démocratie a perdu la plupart de ses attraits. Si on veut combattre le radicalisme, c’est cela qu’il faut d’abord comprendre.

Pour l’idéologue Pakistanais Mawdûdî (mort en 1979), une fille sans voile désobéit à Dieu : elle est donc du côté jâhilî. Aucun critère spirituel, ni la dimension existentielle de la foi, n’est envisagé pour définir l’identité musulmane. Or, pour moi, c’est précisément cela qui  constitue le fondement même de l’islam, tel que de nombreux musulmans me l’ont fait comprendre. Alors que certains musulmans militants ne le comprennent pas eux-mêmes ! En 45 ans d’Égypte, n’ai-je pas rencontré des jeunes qui me disaient : « Enta mesh muslim – tu n’es pas musulman ? Enta râ’ih an-Nâr : Tu iras au feu de l’enfer ! » Certains islamistes y envoient déjà stante pede ceux qui se comportent différemment qu’eux… .

Alors qu’un jour, le soir, dans l’obscurité d’une ruelle, à Gizeh, cherchant seul un tuktuk pour me ramener au grand boulevard des Piramides, un shaykh, qu’on reconnaît à son turban, vient vers moi, m’adresse la parole et me demande si je suis un étranger chrétien ; alors que tout étonné, je lui dis « oui », il me répond que c’est très, très bien, il me salue – ma‘a salâma – et s’en va… Je suis resté sur place, perplexe, alors qu’il s’éloignait… Cette rencontre fortuite m’est restée… Mais j’y ai pensé quand, en février, je suis allé voir le film « MawlânaMonseigneur », forme révérencielle de s’adresser à un shaykh-imâm respecté. Cet imam du film qui s’appelle Hâtim, représente un jeune prédicateur dont la parole fascine les musulmans qui s’empressent de venir l’écouter dans la grande mosquée, et qui, suite à ce succès, est invité dans un programme de la télé pour un auditoire jeune. Spontané et ouvert d’esprit, ses réponses vont dans le sens de ce qu’exige le président égyptien ‘Abdu l-Fattâh al-Sîsî de la part des autorités musulmanes : « Le renouvellement du discours religieuxtajdîd al-khitâb al-Dînî ».

Mawlânâ est néanmoins confronté aux nombreux problèmes que rencontre la société musulmane de ce point de vue. Un de ses maîtres est un vénérable shaykh soufi, représentant une des très nombreuses confréries dévotionnelles que compte le pays ; des militants salafites mettent le feu à la maison du vieil imam et le pourchassent. Mawlânâ est atterré par cet événement que subit son vénérable ami.  Autre problème : sur le plateau de la télévision on pose à Mawlânâ la question si le chiites sont oui ou non des musulmans : il les inclut dans ceux qui professent eux aussi la shahâda, et ont foi au même Coran que les Sunnites. Il refuse l’exclusivisme wahhabite. Troisième problème : au Proche-Orient, on est actuellement confronté au large phénomène de jeunes qui, écœurés après la faillite des révolutions démocratiques, se détournent de la religion. Le film n’ose pas aborder ce problème de front, mais Mawlânâ est confronté à un jeune de la haute société, appelé Hasan, qui se fait chrétien et s’appelle désormais Butrus. Mawlânâ l’accueille et discute longuement avec lui, car il ne supporte pas que des chrétiens se fassent musulmans, ni que des musulmans se fassent chrétiens : les deux doivent se respecter en tant que tels… Position qui le met à mal par rapport à la Sureté – al-Shurta wa l-mukhâbarât – qui représente dans le film la terrible répression qui s’est actuellement abattue sur l’Égypte. Rien ne lui sera épargné quand une bombe explose dans une église copte, mais Mawlânâ aura le courage d’y aller avec d’autres imams pour y prêcher la convivialité, ému jusqu’aux larmes. Un épisode qui me rappelle le slogan des premiers mois du printemps égyptien : « muslim – masîhî, ‘îd wahda – musulman-chrétien, main dans la main », égaux en citoyenneté – muwâtana.

On aura reconnu les trois groupes contre lesquels fustige le wahhabisme. D’abord, les soufis, qui prient en visitant les tombeaux des saints – en Arabie, on en a rasé des centaines, hormis celui du Prophète et de ses deux premiers califes. Et on trouvera sur Internet une longue liste de sanctuaires soufis attaqués et démolis ailleurs qu’en Égypte. Ensuite, les chrétiens, qui préconisent la filiation divine par le Christ – al-Masîh, et ont eux aussi le culte des saints. Et finalement, les chiites, qui attribuent aux grands imams un souffle divin prophétique. Pour le fondateur Ibn ‘Abd al-Wahhâb, mort en 1792, rien n’est plus idolâtre que ces pratiques, qui vont à l’encontre du monothéisme pur et dur et sont donc des rituels pratiqués par des  polythéistes – mushrikûn – qu’il faut balayer de la terre.

On connaît par ailleurs l’attachement du wahhabisme au principe que seul le Coran, auquel s’ajoute la Sunna la plus stricte, remplace toute constitution écrite par mains d’homme. Pour cette idéologie, comme pour d’autres formes de radicalisme islamiste, tout est juridique, rien n’est spirituel. Comme le dit le professeur Mohammed Ali Amir-Moezzi des Hautes Études à Paris, dans un article récent (Esprit, décembre 2016, n° 430) : « … la dimension spirituelle, comme horizon divin de l’âme dans cette vie et dans l’au-delà (…) semble oubliée au profit de l’islam, non pas en tant que religion dans le sens plein du terme, mais en tant que ritualisme où seule compte l’orthopraxie : l’obsession de la pureté, des tenues vestimentaires, comment marcher, comment s’asseoir, comment parler avec l’autre… ». Il répond ainsi à son interlocuteur Hamit Buzarslan, qui évoque comment « dans les catéchismes en Turquie, on explique comment penser en tant que musulman, comment un musulman doit se brosser les dents, comment un musulman doit conduire sa voiture etc. Mais concernant l’amour de Dieu, Dieu tout simplement, pratiquement rien » (pages 46-47).

Dans une recension de mon livre « Islamisme », l’auteur se réjouit du fait qu’il ne s’agit pas, encore une fois, d’une approche socio-politique, mais que j’analyse le radicalisme sous ses présupposés théologiques et philosophiques. Personnellement, je vais même plus loin : tout ce qui vient d’être dit par les idéologues islamistes ne peut être compris si on ne connaît pas la théologie et la philosophie qui sont sous-entendues. Ainsi, le refus de l’intervention d’un acte humain créatif dans la gestion de la société humaine, parce que certaines théologies musulmanes classiques ne peuvent envisager un acte créateur humain en dehors de Dieu. C’est clairement exprimé par rapport au tashrî‘ – le fait de légiférer – dans le slogan que j’ai photographié à Tahrir en 2011. Mais c’est aussi le cas pour le mode de vie : que ce soit le vestimentaire, l’alimentation, le mariage, ou le statut de la femme, c’est la Loi de Dieu, exprimée dans le Coran et la Sunna, qui est proclamée Loi naturelle dans tous ses détails, comme l’a très bien démontré le professeur Frank Griffel de Yale décrivant le statut de la Sharî‘a chez les islamistes tels que Sayyid Qutb et Mawdûdî. D’après cette conception, il ne peut y avoir qu’une seule culture, l’être humain n’ayant aucun impact créatif qui ferait évoluer l’histoire humaine. La pluralité évidente des cultures humaines, aussi bien que la pluralité des cultures musulmanes, se doit donc d’être effacée. Le chiisme iranien est donc une perversion, et le zaydisme yéménite sera détruit par des bombardements saoudiens incessants.

Or, on ne rencontre jamais « l’islam », on rencontre des êtres humains qui vivent existentiellement de multiples identités, intégrées dans leur histoire personnelle. C’est l’année passée en mars que je rencontrais un jeune syrien à la gare du Nord, avec son dossier de réfugié dans la main. Je l’entendais parler arabe avec d’autres qui, eux, avaient trouvé où aller, alors qu’il restait seul à examiner le tableau d’affichage. Son dossier mentionnait Sijsele près de Bruges… Je lui indiquais le train pour Ostende. Il venait d’Alep ; son nom : Muhammad… Est-ce en tant que « Muhammad » qu’il me remercie de lui avoir indiqué le quai ? Ou en tant qu’aleppin bien éduqué ? Je ne connaîtrai probablement jamais ce jeune homme qui n’a révélé que son nom et ses origines… Car il est en effet imbibé de cultures multiples…, dont un certain islam (lequel ?) n’est qu’un segment, l’arabité un autre, ses racines aleppines encore un autre… ; sa douleur évidente de rester seul, parce qu’il a quitté un quartier dévasté par les bombardements…

J’en ai marre des catéchismes saoudiens ou autres qui nous décrivent un monde musulman homogène que des dizaines de milliers de fatwâ-s définissent d’après une casuistique implacable et qui tuent toute richesse plurielle et particulière que déploient des personnes humaines.

Nous avons d’ailleurs un réflexe analogue quand nous disons simplement que nous sommes tous des êtres humains… ; mais après cette constatation abstraite, quoi ? Où est la personne que nous rencontrons, avec toutes ses particularités ?

Cette question nous dévoile ce qui constitue un des obstacles majeurs dans la lutte contre le radicalisme islamiste. Les discussions médiévales latines, mais aussi arabes, sur le statut de l’universel et des particuliers, nous indiquent que l’humain peut être perçu comme une catégorie abstraite qui embrasse ce qui est beaucoup plus réel : les particuliers, les identités multiples qui caractérisent la personne et la rendent unique. La catégorie de l’humain universel est-elle encore pertinente, quand qu’on ne fait plus de « distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion, d’origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation », comme l’exprime la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 ? Qu’est encore le citoyen, quand on le déshabille de tout ce qui le particularise ? On comprend qu’après les atrocités des années 1939-1945, on ait cherché à fonder les sociétés de telle sorte que les personnes ne puissent plus subir le même sort… Mais, n’est-ce pas qu’après la globalisation financière et civilisationelle actuelle, cet individu déshabillé ou ramené à une culture globale individualiste et uniforme, n’est-il pas, partout dans le monde, à la recherche de son identité particulière ? Qu’elle soit nationale, tribale, sexiste ou religieuse ?

Et en plus de cela, des jeunes à la recherche d’une identité forte se retrouvent souvent dans le vide de la liberté à l’occidentale, qu’ils ont de la peine à combler.

Dans ce cas, le militant radical musulman constate que la soi-disant neutralité de l’État qui prône une liberté de pensée et d’expression pratiquement sans limites, ne permet pourtant pas d’envisager d’intégrer d’autres modèles, tels que ceux de la Sharî‘a, combattus par une guerre à outrance par des alliances multiples. On est donc loin de ne pas faire de distinction d’opinion politique ou de toute autre opinion ! Ou parfois même de religion ! Le citoyen barbu ou de couleur que le policier ou le soldat regarde plus attentivement, question de sécurité, apprécie la liberté, mais que peut-il en faire si sa situation sociale ne lui donne pas satisfaction ? Ou s’il porte en lui un certain ressentiment contre les nations occidentales dominantes ? Et même s’il appartient à une couche sociale plus aisée, où trouve-t-il son identité dans la masse des concitoyens ; car en effet, il est citoyen ; mais après, question d’identité? Pire, s’il est convaincu que dans le monde entier l’identité musulmane en soi est mise à mal de toute part ? On n’est pas loin alors d’un sentiment de polarisation que suscite l’idée d’une persécution armée contre ceux qui brandissent la shahâda, la profession de foi du Dieu unique et de son Prophète, objet de caricatures répandues par les médias…

Tout cela peut créer un climat de polarisation dont témoignent des analyses du radicalisme. Par quel universel humain pouvons-nous remplir un vide désastreux si cet universel paraît être, pour certains, une abstraction ?

 

J’ai lu et relu l’ouvrage du philosophe François Jullien, De l’universel (Fayard, 2008), qui nous parle d’une globalisation qui veut tout « égaliser » vers le bas, ou uniformiser. Le crépuscule de l’universel, n’entraine-t-il pas en même temps l’individualisme, brisant les ponts entre les cultures mais aussi entre des groupes et des personnes. Á la limite il ne reste plus que des individus, pour lesquels « l’avènement du sujet entraine une conception de la liberté comme droit naturel unique », pour laquelle aucune instance étatique, idéologique ou religieuse ne peut limiter la liberté d’agir « selon son propre jugement » ? Ce qui me fait penser que voilà la raison pour laquelle les politiques ne savent plus, eux aussi, où tourner de la tête…, et en reviennent partout aux vieilles formules identitaires…

François Jullien nous rappelle que par l’intelligence qui nous est commune, les cultures peuvent se faire comprendre les unes aux autres ; que le dialogue intelligent peut débroussailler, mais non point éliminer des différences profondes et insurmontables, « l’écart » entre les cultures décrit par Jullien. Qu’il y a apparemment, dans les grandes cultures, jusqu’en Chine, des échos de la règle d’or que nous connaissons aussi bien en christianisme qu’en islam. Mais il nous avertit : de la lire dans son contexte culturel particulier !

Alors, l’universel qui bâtit des ponts, existe-t-il encore ? Ne nous reste-t-il plus qu’une abstraction en dehors de laquelle s’hérissent les identités féminines, homosexuelles, familiales, sociales, nationales, religieuses… Sur ce dernier point, la question fondamentale se pose alors : la foi se réduit-elle à l’identité religieuse de la communauté à laquelle on appartient ? La foi, dont je parlais au début, ne transcende-t-elle pas le côté identitaire de la religion, et n’est-elle pas un engagement qui est lié à un au-delà du particulier ? L’universel, pour être universel, ne doit-il pas être de l’ordre du transcendant?

 

Je me suis arrêté longtemps aux analyses de François Jullien dans son chapitre sur « Paul et l’entreprise de dépassement de tout communautarisme dans l’universalisme chrétien ». « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni mâle ni femelle, car tous vous ne faites qu’un dans Jésus-Christ » (Galates 3, 28). La description de ce que dit saint Paul, par François Jullien, me semble tout-à-fait pertinente : « L’humanité elle-même est une, non pas tant par communauté de nature que parce qu’elle est engagée dans la Création dans une même histoire (…), que scelle depuis tout temps le plan divin du salut mais que le Christ enfin est venu révéler » (page 93). C’est par la transcendance de l’au-delà de Dieu que les humains, tout en conservant leurs particularités, sont reliés les uns aux autres.

Ce n’est donc pas dans la particularité d’une communauté religieuse que se retrouve l’universel. Ce n’est pas en criant que je suis chrétien ou musulman que je bâtis des ponts, mais par l’engagement à Dieu et à mon prochain. Et c’est précisément ce thème-là que le colloque du Vatican de 2008, avait mis en avant : « Une Parole Commune entre vous et nous (Coran 3, 64 : Venez à une parole commune – ilâ kalimatin sawâ’i baynanâ wa-baynakum – ) : « Amour de Dieu, amour du prochain ».

 

Et c’est ainsi que se dévoile l’aberration des idéologies islamistes qui veulent sauver l’islam par une recherche d’identité qui se limite à un seul type, homogène, de culture particulière. Ce qui a entrainé une polarisation à l’extrême et jusqu’à l’élimination de l’autre. Tout autant que c’est par la foi que, pour saint Paul, le particulier de la race, du sexe et de condition, se transcende, – mais d’après moi, il n’est pas du tout évincé, mais assumé – , tout autant le musulman ne peut retrouver le fondement de sa religion qu’en adhérant à ce qu’est la foi de sa communauté, c’est-à-dire l’islam dans le sens premier de ce terme, tel qu’il apparaît dans le Coran (3, 67) : « Abraham n’était ni Juif ni Chrétien – mâ kâna Ibrâhîmu Yahûdiyyan wa-lâ nasrâniyyan wa-lâkin kâna hanîfan muslimân– , il avait la foi pure (hanîf) et était soumis à Dieu (muslim), sans Lui associer quoi que ce soit (mushrik) ».

 

En fin de compte, et quoi qu’en disent certains, et dans un contexte politique de plus en plus chaotique et périlleux, les chrétiens et les musulmans ont là un discours pertinent et cohérent et ouvert à un avenir de paix, qu’ils peuvent mettre en avant avec la conviction qu’il pourra finalement faire face à certains radicalismes complètement aberrants.

 

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